Cette étonnante capacité que j’ai, à quitter ma vie, pour la recommencer.
À un croisement, préférer choisir une nouvelle page. Ou même, carrément, un nouveau cahier.
L’excitation de la page blanche, vierge, lisse de toute aspérité de stylo. Y déposer mes rêves, mes désirs, mes utopies aussi. D’abord sans un mot. Dans le frémissement muet de mon imagination. Image par image. Souffle après souffle.
Puis imprimer mes enthousiasmes joyeux. Des rires, des couleurs, des saveurs, des mondes secrets à découvrir, visibles seulement de moi, pour moi.
Enfin laisser venir les mots. Prudemment. Ne pas se tromper. Ne pas se tromper de cahier. Échafauder. Construire. Maçonner. Mot à mot. Phrase à phrase. Occuper la page, ce nouveau territoire de vie. M’y engager pleinement !
Et crac ! Retomber sur le vieux cahier, les vieilles pages pleines de la vie bleutée d’autrefois. Les pages cornées, raturées, cicatrisés.
Se retrouver le stylo entre 2 cahiers. Écrire dans l’un ? Écrire dans l’autre ?
Vivre ce présent de l’entre-deux. Ne pas savoir où l’écrire. Ne plus savoir où m’écrire.
Le charme du vent qui gémit dans les toitures, qui s’engouffre dans les couloirs formés par les alignements de maisons. Les cheveux qui flottent et s’emmêlent. Les paroles qu’il faut crier si on veut qu’un ami situé à 20 cm de nous les entende. Les vagues qui s’écrasent sur les rochers en gros paquets gris, lourds, mouillés, bruyants. Les vêtements qui se défont, les portes qui nous échappent, la voiture qui s’autorise quelques déportations latérales…
Longtemps, ça m’a charmée. Transportée, même. Euphorisée. La balade en bord de mer un jour de tempête, quoi de plus grisant. On en revenait, les joues roses, pour s’attabler au coin du feu devant un chocolat chaud.
Et puis il y a eu l’année 1996-97. Toute une année à vivre à Saint-Servan, sur le territoire de Saint-Malo. Tout près de la mer. Dans une vieille bâtisse dont j’occupais un studio humide en rez-de-chaussée. Travail à Château-Malo.
Le vent était ce compagnon dont il fallait s’accommoder. Plus ou moins discret, mais toujours là.
Quand j’étais dans la maison, je l’entendais gémir ou mugir. Faire claquer les vieux et lourds volets de bois, gorgés d’humidité.
Quand je voulais sortir, je me prenais une bourrasque en pleine face sitôt le nez dehors. Il me fallait penser à retenir la porte pour éviter qu’elle ne claque. Moi qui avais toujours voulu me sentir forte, insensible à la violence, je me trouvais là face à un adversaire non maîtrisable, mais qui faisais de moi son jouet, me ballottant au gré de ses envies.
Il fallait bien, pourtant que je sorte de chez moi. Que j’aille au travail. Ou faire quelques courses. Peu à peu, à force de répéter chaque matin ce schéma, celui où je sentais qu’il me fallait quotidiennement admettre ma soumission à cet élément violent, je me mettais à me préparer mentalement à l’agression, à angoisser, quelques minutes avant d’ouvrir la porte de chez moi.
D’angoisse en rejet, physiquement et psychologiquement, la tempête m’a fait horreur. Elle m’a coupé l’appétit. M’a fait perdre le sommeil. De très nombreuses fois, j’ai hésité à aller au travail, tellement la perspective de devoir sortir me coupait les jambes, me dépossédait de mes désirs et mes envies. Mais chaque fois, j’ai pris sur moi. J’ai enduré. Jusqu’au dégoût. Dégoût de moi, qui me soumettais.
La tempête m’a fait quitter Saint-Malo. Et j’ai oublié ma tempêtophobie pendant de longues années. Jusqu’à retrouver des vents persistants, de temps en temps, dans ma nouvelle maison.
Ce schéma m’en rappelle un autre, un schéma qui m’a été décrit par une assistante sociale, à peine quelques années plus tôt, comme on m’avait adressée à elle, juste après mon viol. Cette femme m’avait prévenue :
Les hommes, c’est tous des animaux. Quand ils voient une femme, ils ne pensent qu’à une chose : "se vider les couilles."
Après cette édifiante leçon, j’ai vécu pendant quelques années avec l’angoisse de la violence masculine. Cette violence qu’on me présentait comme universelle et naturelle. Cette violence dont je comprenais alors qu’il fallait que "je m’y fasse", car elle serait incontournable toute ma vie. Je comprenais, anéantie, qu’il fallait que je fasse taire mes envies, mes désirs et mes utopies sur l’homme. Que tout ce que je croyais étais bon à jeter aux orties… Que la peur serait de nouveau une compagne.
D’angoisse en phobie… ce qui compte, c’est d’avoir pu un peu formuler ce que je ressens : peut-être le meilleurs moyen d’en réchapper.
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Ajout du 17 novembre
Le commentaire de Daniel me fait prendre conscience de deux oublis dans mon billet.
D’abord, effectivement, j’ai oublié de conclure le petit épisode qui m’était revenu en mémoire en écrivant : celui qui concerne la peur de la violence masculine. En fait, je n’ai pas eu peur très longtemps, parce que j’ai rencontré quelques mois plus tard un homme qui n’avait rien de violent. Dans ma vie d’après, j’ai à nouveau croisé la violence masculine qui a fait resurgir mes vieilles peurs. Et puis surtout, j’ai croisé de la douceur, de la bonté, de la bienveillance, de la gentillesse, de l’égoïsme parfois, bref… la vie, les gens, quoi, de toutes sortes ! Je sais ce que l’assistante sociale n’a pas compris : que le monde est plus complexe que ça. Que la violence n’a pas de genre. Que les hommes sont tout simplement des êtres humains, qu’il peuvent être des nids de douceur, des ennemis de la violence.
Mon deuxième oubli c’est que je n’ai pas mentionné comment j’ai démêlé les fils de cette tempêtophobie. Dans des livres de J. Salomé, j’ai lu récemment que derrière chaque peur, se cache un désir. En faisant appel aux souvenirs de cette époque, j’ai essayé de retrouver mon désir, celui qui était caché sous la peur. C’est comme ça que j’ai aussi compris ma peur. Avant, je croyais juste que j’avais peur du vent. Et en disant ça, je ne disais rien.
Quand je me suis rappelé mon désir, mon désir d’être libre, d’aller ou je veux quand je veux, être libre de mes pas, des mes errances, mes voyages… c’est seulement là que j’ai compris que ma peur du vent était en fait une peur de ne pas pouvoir vivre ma vie selon mes désirs, la peur que, malgré mon statut d’adulte, des obstacles se mettent en travers de ma route et m’empêchent de construire ma vie, de tracer mon chemin.
Je suis un être communicant.
Je parle beaucoup.
Souvent trop (à mon goût), dans mon travail. Chez la Karine enseignante, il y a eu par le passé des peurs qu’il m’a fallu étudier et analyser (et je n’en ai pas fini). J’ai souvent essayé de dissimuler sous un flot de paroles ma peur de ne pas être à la hauteur. Laisser un silence, un blanc, laisser à mes élèves la possibilité de s’engouffrer dans une seconde de silence, c’était courir le risque qu’un élève s’en saisisse pour prendre à son tour la parole et :
- qu’il me pose une question à laquelle je ne saurais pas répondre,
- qu’il m’indique qu’il n’a pas compris mon propos (que j’en déduise que j’ai mal expliqué),
- qu’il mette en cause mon cours, ma façon de faire (que j’en déduise que je suis nulle, pas convaincante, dépourvue de charisme ou d’autorité).
Poser toutes ces peurs, les formuler.
Se rendre compte qu’il n’y a là rien de terrifiant, qu’aucun de ces "risques" ne me fait objectivement peur.
Se rappeler que je désire précisément instaurer un véritable échange constructif avec eux, que je suis prête à chercher avec eux les réponses que je ne connais pas, aux questions qu’ils se posent, que je suis prête à chercher avec eux des façons d’enseigner qui correspondent mieux à nos attentes, les leurs et les miennes.
Pour y arriver donc, terrasser les peurs.
Quand je n’y arrivais pas, quand la peur reprenait le dessus avec mes flots de parole ininterrompue, mon corps venait à mon secours : extinction de voix. Et soudain, la classe retrouvait un ton apaisé, harmonieux.
J’ai eu besoin de plusieurs années pour identifier la coïncidence de mes émotions et de cette manifestation physiologique : la perte de la voix.
Et j’ai été étonnée d’observer assez récemment que je pouvais perdre la voix également en période de vacances scolaires, ou au cours des dernières années, quand je n’avais plus d’élèves. Qu’est-ce qui rendait cela possible ? Il ne m’a pas fallu longtemps pour relier à nouveau cette aphonie à une sensation de malaise. À quoi me sert l’aphonie ? Elle me sert à cesser mon bavardage (parfois de qualité, parfois superflu), mettre en pause quelques temps mes multiples relations avec les multiples amis, copains, collègues, pour me tourner vers celle qui a été négligée pendant une trop longue période : moi-même. Me taire pour les autres, afin de reprendre ma conversation avec moi-même. Me donner à moi-même la même écoute bienveillante que celle que je donne à autrui. Écouter mes peurs, mes doutes, mes élans, mes désirs… Me réconforter, me rassurer, m’encourager.
Comprendre ce qui m’a menée là : pourquoi ma voix a dû en arriver là, comment je n’ai pas perçu les signaux préalables. Comprendre comment j’ai négligé d’être disponible pour moi-même, lorsque j’ai aménagé l’emploi de mon temps.
M’étonner, chaque fois de pouvoir compter sur mon corps comme sur un ami, même dans la maladie. Ne plus prendre la maladie, qu’elle soit mineure ou plus sérieuse, comme un fléau tombé du ciel, une malchance, mais comme un signal du corps à toute ma personne : "attention, j’ai négligé des besoins (de sommeil, d’alimentation équilibrée, de petits plaisirs de la vie, de prendre en compte des désirs insatisfaits, des peurs, des colères…). J’ai intérêt à pendre le temps de corriger le tir ou c’est mon corps qui m’y obligera quand je tomberai réellement très malade." Merci mon corps, d’être mon allié en toute circonstance !!!
Modifier mon approche de la maladie, être bienveillante avec moi-même, ça change ma vie (et celle de mes proches !)
