Le périple des mots (lettre à Emmanuelle Pagano)
Au commencement, il y avait une bibliothécaire. Et moi, une lectrice parmi d’autres.
Notre bibliothèque est minuscule. Tellement petite, que quand on est dedans, on a l’impression d’être dans les livres, tous les livres à la fois. Même s’il n’y a pas encore beaucoup de livres : la bibliothèque n’a ouvert les pages de ses collections de livre qu’en septembre dernier.
Notre bibliothécaire n’est pas tout-à-fait ordinaire. Elle a perdu le désir de lire. Elle feuillette, elle parcourt, elle zigzague d’une page à l’autre, mais elle ne peut plus lire un livre en entier. Pour le moment. Par contre, notre bibliothécaire, elle parle de partout. Son regard nous raconte ses émotions, les intonations de sa voix nous emportent dans ses bons ou mauvais souvenirs de lecture (bons, le plus souvent… C’est de ceux-là qu’elle aime parler). Ses mains et ses épaules aussi, disent des mots silencieux.
Nous nous sommes rencontrées il y a quelques mois, donc, à l’ouverture de la bibliothèque, qui coïncidait pour moi avec une période de désir insatiable de lire. Je crois que ce sont nos sourires, nos hésitations qui se sont parlés en premier. Puis les livres que j’ai empruntés lui ont parlé de moi. Les mots que je lis entrent dans mon histoire, imprègnent mon corps. J’ai fini par avouer mon obsession : lire des mots de femme. Comme pour rattraper le déséquilibre causé pendant mes années de lycée, par toutes les lectures obligatoires qui étaient toujours des mots écrits par des hommes. Ces mots m’ont bien souvent fait éprouver de la joie, de l’admiration. Mais jamais de passion. J’avais lu passionnément toute mon enfance et mon adolescence (et il y a tant de femmes auteures pour la jeunesse). J’ai arrêté après le lycée : les lectures “d’adultes” ne faisaient pas battre mon coeur. Je m’ennuyais. Ce qui me faisait encore jubiler, c’étaient certains albums de littérature jeunesse.
Il y a quelques années, au salon du livre Jeunesse de Montreuil, sur le stand des Editions du Rouergue où j’étais à la recherche d’une nouvelle vibration, je suis tombée sur la collection “La Brune”, comme on rencontre un amour au moment où on ne s’y attend pas. J’aurais pu trouver vos mots (à quelque décalage temporel près). Mais ce sont ceux de Karine Reysset et de Claudie Gallay que j’ai trouvés. Et en même temps, mon corps s’est réveillé à cette passion enfouie des mots. Mon coeur battant, mon attention à l’affût. Le souffle court, accéléré. Le voyage dans la musique des mots et dans le kaléidoscope qu’ils agitent.
Il m’a fallu encore quelques temps pour comprendre le rapport entre ce retour de la vibration des pages lues et le fait que ces auteures soient des femmes. C’est à ce moment là que j’ai commencé à chercher minutieusement les mots des femmes. Parfois, la rencontre a eu lieu, d’autres fois, non. Dans la bibliothèque d’une grande ville, j’ai épluché un à un les rayonnages, en commençant à la lettre A. Je n’en étais rendue qu’à la lettre D, quand la bibliothèque de mon petit village s’est ouverte.
J’ai donc avoué ma “stratégie secrète” à ma bibliothécaire, comme on avouerait un crime… quelque chose de honteux.
La semaine suivante, elle avait les joues roses et les yeux brillants en me voyant et en me demandant : “Vous qui lisez des femmes, vous connaissez sûrement Emmanuelle Pagano“. Non, je ne connais pas. Je lui rappelle que je n’avais atteint que la lettre “D” ! Alors elle me raconte “L’Absence des oiseaux d’eau”. Elle pense que cela devrait ma plaire. Elle me dit que cela parle du désir et cela fait un petit “clic” dans ma tête. Parce que justement, le désir, dans ma vie à moi, je suis en train de le redécouvrir aussi après une longue, bien trop longue absence. Elle me parle de la correspondance. Et là aussi, il y a un écho avec les passions que je suis en train de vivre, à distance, par les mots, par le souvenir des étreintes, par l’attente, par l’absence.
Mais la bibliothèque n’a pas encore ce livre. Il vient d’être commandé. Il faut patienter. Alors je patiente.
Et puis un jour, passant dans un autre village, près d’une autre bibliothèque, je décide d’entrer voir. J’avais le coeur qui battait, comme quand j’ouvre ma messagerie pour voir si mon amoureux m’a écrit. Dans les rayonnages “roman”, à la lettre P, il y avait “Les mains gamines”. Alors je l’ai pris, je me suis assise, et je suis partie en voyage très loin, au fond de l’intimité d’une autre qui devenait moi et je devenais cette autre, doublement construite de mes propres fêlures, de mes propres curiosités et de ces mots que vous aviez écrits. Et les mots n’étaient pas écrits. Ils étaient sonores. A part les mots de mon amoureux que je n’arrive pas à lire comme des mots écrits, mais qui résonnent toujours dans ma tête avec le son de sa voix, c’était la première fois que je lisais des mots aussi sonores. J’avais l’impression d’être en train d’assister à une mise en voix, une lecture de votre texte, qu’il y avait là une personne qui lisait votre texte à voix haute. J’étais bouleversée.
Je suis passée par la bibliothèque de mon village. Je voulais tout-de-suite partager cette émotion là avec ma bibliothécaire préférée. Je tremblais, ma voix tremblait. Je lui ai dit : “Ca y est, j’ai lu Pagano”, comme on dirait : “Ca y est, je suis amoureuse”. Elle m’a regardé avec son regard interrogateur et chaleureux : “Alors, tu as trouvé ça comment ?” (parce qu’entretemps, nous nous tutoyons)… Comment dire les mots de mon émotion ? Je ne crois pas que j’en ai été capable… Ou alors c’est juste le tremblement, l’excitation, l’éclat dans mes yeux, qui ont parlé pour moi…
Après, j’ai voulu en lire d’autres. Le premier autre que j’ai trouvé, ça a été “L’Absence des oiseaux d’eau”. Je l’ai acheté hier. Je l’ai lu aujourd’hui. Et là, tout rebondissait entre votre histoire, la part de réel, la part de fiction qui s’entrechoquent avec mon réel et la part de fiction que j’écris, moi aussi, à (et avec) mon amoureux distant. Comme un écho à mes propres peurs (peur de me mentir, de lui mentir et peur de son mensonge)… Comme un écho aux bouillonnements du désir que je ne veux pas étouffer, que je voudrais au contraire faire grandir. Comme un écho à mes doutes : ces amours qui me rendent si libre alors que je me sens pourtant tellement prisonnière de ce désir…
Tout ce long cheminement, qui m’a portée jusqu’à vos mots… Et c’était juste ce que je voulais vous dire : cette rencontre et les échos dans mon corps, dans ma poitrine, dans mes déchirures et mes éblouissements. Je sais que pour vous, je ne suis qu’une lectrice parmi d’autres, et qu’il y en a sûrement des milliers d’autres qui ne font pas comme moi, remplir ainsi votre boîte (mais qui sont peut-être malgré tout remplies des mêmes mots que je dépose devant vous comme je viderais un sac)… Je ne le fais pas non plus d’habitude… C’est juste à cause des mots écrits qui sont devenus si présents dans ma vie ces derniers mois, que parfois, je ne sais plus si ma vraie vie est dans ces textes, ces lettres, ou en-dehors… Et c’est peut-être aussi à cause de la forme de votre livre : une correspondance… ça incite à la réponse…
Je vous souhaite encore beaucoup de mots à semer, beaucoup de terres à griffer, à creuser, pour continuer à aller au bout de vos aventures réelles et de fiction. J’ai encore beaucoup de voyages à faire dans vos mots. J’en ai le coeur tout gonflé. Je ne sais pas comment conclure cette lettre. J’ai envie de vous transmettre mon affection. Mais on ne se connaît pas. Alors vous n’en avez peut-être pas envie. Faites-en ce que vous voulez. Je vous la donne de bon coeur.
Le 19/02/2010

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