Ce que veut dire… “il faut que…”
Une expression qui commence à disparaître de mon vocabulaire… “il faut que…”
Par exemple, en arrivant au boulot, autrefois, j’aurais pu dire : “il faut que je parte à 17h ce soir pour aller chez le médecin”…
Aujourd’hui, non !
Pourquoi devrais-je utiliser ce “il faut que”, qui sous-entend que je suis soumise à une force supérieure ? Ce “il faut que…”, impersonnel, qui me déresponsabilise de mes actes, puisque ma phrase ne commence pas par “je”. Ce “il faut que” qui semble dire “je dois faire cela, mais cela m’est pénible et cependant je le fais alors j’aimerais bien que tu me plaignes un peu.”
Alors que je peux dire simplement : “JE pars à 17h ce soir pour aller chez le médecin”. Parce que la décision d’aller chez le médecin, je l’ai déjà prise, estimant que j’en avais besoin ! Et en connaissance de cause, je l’assume avec ses conséquences.
A force de dire “il faut que…”, par habitude de langage, j’avais fini par ne plus sentir que je suis une personne adulte, responsable de mes actes, de mes décisions. J’avais fini par avoir cette image dégradée de moi : quelqu’un qui n’est pas en capacité de prendre en main son destin, quelqu’un qui doit sans cesse se soumettre à une volonté supérieure, quelqu’un qui n’est pas libre et quelqu’un qui recherche constamment la compassion des autres (évidemment, c’est assez difficile de savoir ce qui est venu en premier, cette image de moi, ou l’usage abusif de l’expression “il faut que”, mais je pense qu’intervenir sur mon usage de la langue peut être un bon moyen de sortir d’une spirale qui s’auto-entretient).
A chaque fois que me viennent les mots “il faut que…”, je réfléchis et je me pose ces questions : Est-ce que vraiment, ce que je vais dire/faire dépend d’autre chose qu’une décision de ma part ? Est-ce que je suis réellement soumise à une contrainte extérieure (parce que ça arrive, quand-même parfois, les contraintes !) ? Et j’en profite pour me poser la question : Est-ce que je tiens vraiment à faire cette “corvée”, (et dans ce cas, si je décide de la faire, alors je vais éviter de passer mon temps à m’en plaindre et à communiquer ainsi des sentiments négatifs à mon entourage) ? Ou est-ce que ce n’est pas quelque chose que je m’impose à moi-même, pour des raisons diverses ? Et est-ce que, en prenant le temps de la réflexion, je ne vais pas me rendre compte qu’en réalité, j’ai plus à gagner en ne faisant pas cette “corvée” qu’en la faisant ?
Pour aller plus loin, cette question du “il faut que…” me paraît assez spécifiquement francophone…
Ce n’est pas tout-à-fait pareil que le “I must” de l’anglais ou le “ich muβ” en allemand. J’ai l’impression que ces expressions correspondent plutôt au “je dois” du français : on dit quand-même “je”, on a affaire à une vraie contrainte, pas évitable, et qui pourrait s’imposer à tout autre… On n’est pas en face d’une contrainte qui ne me vise que moi et me fait me sentir victime, et me donne l’occasion de me plaindre… Même le ”I have to…” commence par “je”, contrairement au “il faut que” !
J’en connais qui vont penser que je me complique bien la vie en me posant toutes ces questions…
Mais j’aimerais bien savoir comment vous, vous ressentez ces mots “il faut que” et “je dois” ! Est-ce que vous les utilisez indifféremment dans n’importe quel cas ?

Je note une nuance en plus pour le « il faut que… » tel que défini au début de ton billet. Tu dis : « […] impersonnel, qui me déresponsabilise de mes actes ». Je trouve que dans certains cas il est bien personnel au contraire.
Par moment, la pression sociale, notre environnement direct, nos engagements ou que sais-je d’autre peut nous pousser à avoir une certaine gêne, voir une honte de ne point avoir accompli, vu, écouté, lu quelque chose en fonction d’un groupe social donné. Ce « il faut que… », formule « impersonnelle » est donc alors bien personnel car concerne la personne visée directement, en soulignant son besoin de s’intégrer.
Bon, ce n’est pas d’une clarté remarquable ce que j’écris. Je vais donner un exemple.
Imaginons un groupe d’adolescents, des amis, qui se retrouvent ensemble entre deux cours. La majeure partie du groupe va se mettre à parler d’un chanteur semble-t-il en vogue — d’après eux — mais un autre du groupe ne connais pas ou connaît et n’aime pas ce chanteur. Si la conversation revient sur lui, ou bien au contraire pour manifester sa présence, il va très probablement sortir un « Ah ! Oui ! Il faut que j’achète son album ! ». Cette petite formulation « magique » lui évite de passer pour un ignare ou un « relou » ne souhaitant pas être « in ». Il reste ainsi intégré à la bande. Ça peut donc être une réaction de faiblesse (suiveur) ou bien une confirmation, un « zèle », une réaction pédante en somme (meneur).
En gros, cette formule impersonnelle permet de camoufler une faiblesse personnelle qu’on cherche à combler. Souvent, ce genre de « il faut que… » restera purement verbale et se voit être plutôt une sorte de signe de reconnaissance de secours.
J’espère que j’ai été assez clair car après une nuit d’insomnie, je n’ai plus les idées très fraîches ce soir