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13 décembre 2011 / karleyn

Pourquoi je ne voulais pas être une fille

Il y a des personnes qui attendent ça depuis quelques semaines, depuis Karine-avec-un-K.

Il y en a d’autres qui savent depuis un bon moment, parce que ce sont mes précieux confidents.

Mais puisqu’en ce moment, il y a aussi moi, qui me remue les méninges, les rêves et les souvenirs autour de cette question, alors je m’attaque à quelques notes pour retranscrire une première note sur l’état de mes connaissances à ce jour, sur mon identité sexuelle.

A la naissance, il paraît que j’étais une fille. En tous les cas, physiologiquement, j’en avais les attributs. J’ai été élevée comme une personne. Pas comme une fille, ou un garçon. En tous les cas, pas massivement. Je ne me rappelle pas avoir eu spécifiquement des jouets sexués. De toute façon, je suis passée avant l’invasion du rose Barbie. Je me rappelle qu’en grande section de maternelle, j’avais fait une crise parce que je voulais utiliser l’atelier de menuiserie. Mais ça m’était impossible, je ne sais plus pourquoi. J’ai pu y aller une fois, une seule fois, et je me souviens que j’ai été super fière d’y être. Genre comme si j’avais obtenu un diplôme, un signe de reconnaissance.

Je crois que c’est à peu près à cette époque là qu’est arrivé le drame de ma vie, en tous les cas, c’était avant le CP, c’est certain.

J’ai été élevée dans une famille catho de gauche. Catho progressiste, laïque (jamais mis les pieds dans une école privée, sauf celle où enseignait ma mère, quand elle allait y bosser le mercredi). Au sein de ma famille et parmi les proches de ma famille, les rituels, les règles, les traditions, les trucs appris par coeur, ça n’avait pas très bonne presse. L’idée, c’était plutôt de réfléchir ensemble, le dimanche, en famille ou entre amis, sur les sujets qui travaillaient nos vies, et de nous dessiner chacun, là-dedans, notre propre chemin de croyance (ou non). C’étaient des sujets d’abord politiques ou moraux, rarement des sujets d’emblée religieux. Dans ma formation le religieux et le politique ont donc d’abord été intimement liées. Dans les manifestations politiques / syndicales et dans les manifestations religieuses, j’étais entourée des mêmes foules de personnes, j’étais choyée, aimée, j’avais l’impression d’exister.

Pour formaliser (un peu) mon éducation religieuse, j’avais mon cahier. J’écrivais, collais, dessinais dedans tout ce que je voulais, sans jugement de qui que ce soit. Sans regard extérieur, d’ailleurs, sauf si je le demandais, moi. En fait, je réalise en écrivant ces mots que ce fut là, quelque part, mon premier journal intime, et que lorsque j’ai ré-adopté la formule, plus tard, je n’ai fait que me remettre dans ces traces là… Ce n’est pas anodin.

Bref, pour ma part, j’étais très bien rentrée dans le jeu. Je m’étais tracé mon chemin de croyante. J’étais même hyper motivée, et convaincue. Lorsque nous allions à la messe, ou à des célébrations diverses, j’étais au bord de la transe pendant les chants. Je m’appliquais à les connaître tous par coeur, ces chants qui parlaient de liberté, de peuples opprimés, de chiffon rouge, de combats… Je m’appliquais aussi à chanter plus fort que tout le monde, à ce que ma voix atteigne Dieu avant toutes les autres voix rassemblées. C’est que ma vocation première était née : j’avais décidé que je voulais être prêtre.

Je ne sais pas précisément pendant combien de temps je suis restée dans l’illusion que ce serait possible. Je n’ai pas le souvenir non plus du moment précis où j’ai su que ce ne serait pas possible, parce qu’il n’est pas permis à une fille d’être prêtre. Je sais juste que j’ai tiré le rideau noir sur tout ça. C’était insupportable, insurmontable pour moi. Tout ce qui était logique, chaleureux et harmonieux jusqu’à présent, devenait tout-à-coup bancal, moisi, incompréhensible.

J’avais 2 façons de m’en sortir : rompre avec l’Eglise (et donc quelque part, décrédibiliser ma famille, mes amis, tout l’entourage qui m’avait bercée de son amour) ou fermer les yeux sur ce que j’avais cru, désiré. A 5-6 ans, c’est cette 2ème option que j’ai suivie. Je ne sais pas si j’ai bien fait, mais c’est tout simplement la seule chose que j’ai été capable de faire. Il m’en est restée une impression amère sur toute mon enfance. L’impression de l’avoir vécue :

  • dans la désillusion,
  • dans la méfiance vis-à-vis des adultes et avec cette volonté, par revanche, de devenir une adulte parfaite,
  • dans l’unique attente du moment où j’allais enfin être adulte, pour ne plus avoir à jouer la comédie de l’enfant que je n’étais plus, à partir de ce moment là.
  • dans le dégoût de tout ce qu’il y a de féminin.

Il m’a fallu 25 ans de recherche et d’auto-analyse pour retrouver ces souvenirs et comprendre cette impression si sombre sur mon enfance, sur mon statut de femme et sur l’Eglise et la place qu’elle ne fait pas aux femmes… Et il m’a fallu aussi ces 25 ans pour rompre enfin avec l’Eglise.

Pourtant, j’en avais semé des indices, sur mon chemin :

- par mon refus systématique de tout ce qui était réputé “féminin” : refus de suivre des cours de danse, puisque les filles le font. Non, moi j’avais choisi “judo” (mais comme je n’étais pas à l’aise non plus avec les garçons, ça n’a duré qu’un an). Refus de ce qui est rose.

- par mon développement physique également. Jusqu’à 15 ans, je suis restée avec ma silhouette de garçon, mes 1m75 à l’époque, ma maigreur, et aucun signe visible de puberté. Mes seins n’ont commencé à se développer que vers 15-16 ans !

- par les professions que je voulais faire : parce qu’après prêtre, j’ai voulu être ébéniste, puis garde-forestier. Mes profs et mes parents m’ont refusé la 1ère option. Ma conseillère d’orientation m’a fermé la 2ème : “ce n’est pas un milieu pour les femmes”. Alors j’ai été bien sage (comme toujours, j’ai toujours été sage, avant 18 ans… J’attendais juste que ma majorité arrive pour vivre ma vie enfin), et j’ai choisi le métier que la société ne pourrait pas me refuser : “maîtresse d’école comme maman”. On ne peut pas mieux correspondre aux attentes de la société, non ?

Finalement, je me rends compte seulement ce soir, que, présentement là, maintenant, cette année, j’ai quand-même, par mes voies détournées, presque réussi à accomplir mon rêve de petite fille. Je ne suis pas devenue prêtre. Mais :

  • Je suis devenue syndicaliste. Et devant le regard de la petite fille que j’étais, pour qui le syndical, le politique et le religieux étaient si bien entremêlés, je pense que ça peut compter pour presque pareil. En plus, je suis prof des écoles, et comme dit celui qui nous sert de président “l’instituteur et le curé… tout ça” (bref, passons, de toute façon, la petite fille, elle ne connaît pas Sarkozy la veinarde).
  • Evidemment, dans la vie syndicale, il manque l’extase du chant en choeur. Mais par chance, pour ça, il y a la chorale et mes cours de chant, qui m’ont accompagnée presque toute ma vie.
  • Je suis célibataire, depuis quelques mois… Mais là, j’ai bien l’intention de dire à la petite fille, qu’il ne faut pas déconner non plus, qu’elle peut me lâcher un peu maintenant, parce que je n’ai pas du tout, mais alors pas du tout envie de faire voeu de chasteté.

Comme quoi, j’ai beau mesurer 1,83m, avoir des longues jambes, avoir perdu mes kilos superflus… et même avoir repris le sport, j’ai beau avoir terminé 1ère le cross de mon collège quand j’étais en 4ème, je me fais encore rattraper par une petite fille de 5 ans.

4 Commentaires

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  1. Antoine / déc 15 2011 00:27

    Moi je milite pour la réhabilitation du chant militant. À nous l’extase du chant de chœur (et de cœur !)

    • karleyn / déc 15 2011 01:04

      Morte de rire !!! Mais je veux bien chanter avec toi, Antoine, (et Luc, et Emilie, et d’autres encore !)

  2. Thaliane (@Thaliane_K) / jan 3 2012 08:30

    Très très beau texte.
    On est toujours rattrapé par les petites filles de 5 ans, non ? Jusqu’au jour où on la console.

    • karleyn / jan 3 2012 09:20

      Tu as raison. Je pense que c’est ce que je n’ai pas encore complètement fini, Thaliane !
      Je vais inscrire cela dans mes missions des prochaines semaines… Ce ne sera sans doute qu’après ça que je pourrai me construire un nouveau projet, et le réaliser.

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