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17 février 2012 / karleyn

L’art pour dépasser l’indicible – Kerguehennec

Au début du mois, j’étais en plein chamboulement.

Comme souvent, après quelques temps d’un travail souterrain inconscient, sont tout-à-coup venus au jour les mots qui me permettaient de nommer des souffrances dans lesquelles j’étais prisonnière depuis la tout petite enfance.

Sauf que ces mots ont suscité en moi beaucoup d’effroi. L’ampleur de la découverte avait quelque chose d’angoissant : soudain, toute ma vie, 38 ans, prenait une autre signification… Et c’est comme si j’avais tout à reconstruire depuis le début.

Ce que j’ai compris, je l’ai compris parce que j’ai pu me le dire à moi. J’ai pu me l’écrire aussi. Je savais que j’allais pouvoir le dire à mon psy, quelques jours plus tard. Mais impossible de le dire à quelqu’un d’autre. On touchait le tabou, l’indicible. Moi qui parle si facilement de moi, de ce que je ressens, de mon histoire, de ce que je réfléchis, je me suis tout-à-coup sentie prisonnière dans mon propre corps, prisonnière de ces pensées que je ne pouvais pas libérer pendant quelques pénibles journées.

Comme je me sentais débordée, angoissée, au bord des larmes… je n’avais envie que d’une chose, m’enfermer dans ma tanière, m’isoler. Ne pas jouer aux autres la comédie des mots qui sonnent faux “mais oui, je vais bien !”, alors que j’étais envahie par d’autres mots impérieux et silencieux pour les autres.

Mais j’avais d’autres engagements, en collision avec ce coup de théâtre intérieur : j’avais décidé, avant le “choc”, d’aller à un repas de famille. Et de passer le reste du week-end avec une copine que je n’avais pas croisée depuis longtemps… Alors j’ai pris mon courage à deux mains. J’ai repoussé à plus tard les mots silencieux et leur tintamarre intérieur, et j’ai affronté le vaste monde.

Alors que ma copine et moi nous cherchions comment occuper notre dimanche matin, une révélation soudaine m’a permis de voir que j’étais à deux doigts de réaliser un rêve de plus de 10 ans : m’arrêter au domaine de Kerguehennec. J’en savais juste que dans le parc de ce château, se trouvaient quelques oeuvres d’art contemporain.

Et à Kerguehennec, j’ai soudain compris que les mots qui s’entrechoquaient bruyamment dans mon intérieur invisible aux autres allaient trouver une porte de sortie, et que c’est par la création artistique que ça allait être possible. Les oeuvres rencontrées m’ont allégée de toute pression, toute angoisse. J’ai pu respirer à nouveau, et ce d’autant plus que les oeuvres rencontrées étaient des sculptures, des objets physiques, qui pouvaient interagir avec mon corps.

Ces oeuvres, en particulier Au bout et Porte-vue, je pouvais tourner autour, aller dedans, dessous. Où que j’aille, de quelque côté que je m’y confronte, elles avaient une signification pour mon corps, pour mes sens. C’était comme si les oeuvres étaient aussi un peu les miennes. Comme si, les photos que j’en faisais étaient mon propre message en réponse à celui de l’artiste. Et comme si, en faisant ça, je lâchais ces grosses pierres de mots trop lourdes pour moi, et que j’en faisais une matière à sculpter.

Dans la création contemporaine, dans ses multiples facettes, entre gravité, férocité, absurdité, on trouve aussi bien souvent l’humour. Parfois, humour féroce, parfois juste le sourire du jeu. Et c’est l’un de mes plaisirs, de pouvoir rire ou sourire toute seule, en rencontrant une oeuvre. Alors j’ai compris que j’allais pouvoir alléger les grosses pierres, en prenant ce chemin là.

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