Sauter au contenu
21 février 2012 / karleyn

Aveu

Je cherche les mots qu’il faut depuis dimanche.

Ou plutôt, non. Les mots m’ont traversée, visitée, dimanche 19 février 2012. Mais je ne les ai pas laissés s’installer. Ce n’était pas le jour. Dimanche, c’était la célébration d’un anniversaire pas ordinaire. Pour fêter cet anniversaire convenablement, il me fallait de la solitude, de la liberté, des grands espaces, de l’improvisation, du rêve, du jeu, de la création.

Mais pour la première fois, je veux faire une place ici à quelqu’un qui n’a pas dû fêter cet anniversaire de la même façon que moi, quelqu’un pour qui cet anniversaire évoque peut-être des choses plus pénibles que ce n’est le cas pour moi.

Plusieurs de mes lecteurs, peut-être, ne comprendront pas ce qui se joue dans ces phrases du 20 février 2012. Mais cet aveu a un sens très profond pour moi. Il n’aurait pas pu être fait avant. Il est le fruit d’un travail, d’une réflexion d’un an. Un travail qui n’est pas fini. Mais néanmoins un travail de Titan, qui m’a permis de comprendre certaines choses et de leur donner la forme de cet aveu.

Beaucoup ici, savent quel anniversaire je fêtais le 19 février. L’anniversaire du jour où j’ai décidé de ne plus subir ma vie, de ne plus subir des humiliations répétées, de ne plus subir des décisions que j’avais prises autrefois et qui n’étaient pas vraiment des choix, mais plutôt des façons de s’inscrire dans des schémas, des cycles, personnels ou hérités de ma famille.

Je sais que tu me lis, et cette fois, c’est pour toi que j’écris.

Le 19 février 2011, tu étais encore mon mari. Un mari que j’avais aimé passionnément, pendant plus de 10 ans. Mais dans notre mariage, au fil du temps, je m’étais sentie de plus en plus malheureuse, de moins en moins en phase avec la personne qui se cachait au fond de moi. Je me sentais prisonnière, incapable de dessiner quelque projet que ce soit qui ait un rapport avec mes désirs, mes envies profondes. Je ne sentais plus pour moi ni présent ni avenir. J’avais le sentiment de ne plus exister qu’au passé. Ca avait été mon premier signal d’alerte.

Ensemble, avec nos filles, nous formions une famille qui ne ressemblait plus à grand chose. En tous les cas, de mon point de vue. Nos conflits de valeur étaient tels, que les seules solutions disponibles étaient soit de me renier moi-même, renoncer à être moi, porteuse de mes valeurs, soit d’accepter que nous soyons en conflit permanent autour de notre parentalité.

Même si j’ai pu le dire à certains moments (à toi, et à d’autres), j’ai compris aujourd’hui que le problème n’était pas toi. Il n’était pas moi non plus. Il était en nous deux, et j’ai même envie de dire, nous trois. Il était installé dans nos fragilités respectives, à toi et à moi (je sais, tu es l’homme, tu as toujours voulu laisser croire que tu étais un roc inébranlable, et je l’ai cru, longtemps, même quand ça me sautait à la figure, dans nos derniers mois, que tu étais en miettes, chaotique). Mais il était aussi installé dans tous les travers et l’histoire de notre relation elle-même… le troisième personnage à elle toute seule.

Ce n’étaient peut-être pas de ces problèmes sans réponse, sans solution. Si entre nous, le dialogue avait été possible, si au long des années, quand les problèmes se sont manifestés, il avait été possible d’échanger, de chercher, de questionner, de douter, d’essayer, d’échouer, d’essayer autre chose… peut-être que cette date du 19 février ne signifierait rien de particulier pour nous. Mais il n’a pas été possible de créer ce dialogue, ou seulement trop tard. Je ne cherche pas de coupable. C’est comme ça. On a employé tous les deux tout ce que nous avions de bonne volonté et de ressources personnelles. On n’a juste pas pu.

Après 4 mois cauchemardesques [les mois de l'hésitation, devant le grand bain, est-ce que je plonge dans l'inconnu ou est-ce que je reste sur le bord de la piscine en essayant d'esquiver les coups du sort, plutôt ?], j’ai pris ma décision. Première vraie décision de toute ma vie. Première décision qui me ressemblait vraiment. Je t’ai annoncé, à toi, l’homme qui avait le plus compté dans ma vie que je te quittais.

Quand je t’ai quitté, j’avoue, je n’ai pensé qu’à moi, et tu as pu ressentir cette décision comme particulièrement injuste. Mais j’avais pensé à toi, beaucoup, dans les mois précédents. Et il faut être honnête, ça ne m’avait pas donné grand-chose. J’avais beau tenter, essayer, recommencer, persévérer… tu étais déjà trop sous l’emprise d’une angoisse dont je n’arrivais plus à esquiver les coups. Je croyais que c’était toi qui me faisais mal. Je te croyais toujours un roc. Et un roc bien mal-intentionné. Mais en réalité, je crois que tu étais plutôt un amas de cristal brisé dans une carcasse d’angoisse bien dure. C’est ton angoisse qui me rendait folle, en alternant les cajoleries et les coups, les séductions pour me garder, les menaces pour me faire partir, pour que ta douleur s’arrête… C’était ton angoisse, qui était ma tortionnaire. Ce n’était pas toi. Mais à un moment, pour moi, ça a été une question de survie. Ou plutôt non, de vie.

Je suis partie pour vivre. Pas pour survivre. Survivre, dans ces conditions, j’aurais pu encore pendant quelques temps. Mais au cours des mois précédents, ailleurs, dans l’autre vie cachée que j’essayais de ranimer, j’avais eu un avant-goût de ce que ça pouvait être, de vivre vraiment. Alors la survie, ça ne me tentait pas tellement, finalement. Vivre, ça a tellement un autre goût ! C’était surtout enfin l’occasion de retrouver un avenir, et même un présent. Pouvoir dire “je” et même, pouvoir dire “je suis” ! Quel vertige ! Quelle perspective enthousiasmante !

Aujourd’hui, mon mari-presque-ex, j’ai deux choses à t’avouer :

1. Je ne regrette et ne regretterai pas la décision que j’ai prise le 19 février 2011. Ca a été mon premier pas sur la Lune, juste un seul pas dans l’immense chemin de vie qu’il me reste à parcourir. Peut-être encore plus mon anniversaire que celui de ma naissance biologique.  J’ai l’impression d’avoir un an… et que j’ai toute la vie devant moi. C’est à ce sentiment de soulagement, de libération et de plénitude gagné que je mesure le mieux à quel point j’ai souffert de mes années d’emprisonnement mental, moral et affectif (et tu auras compris, ici, que je ne parle pas seulement de notre mariage).

2. J’ai quand-même un aussi un arrière-goût amer, en fêtant cet anniversaire, parce que je sais (un peu) ce qu’il t’a coûté. On ne va pas se mesurer nos cicatrices, comparer l’intensité de nos bleus à l’âme. Je ne sais pas si nous sommes quittes. Je sais juste que ça n’aurait rimé à rien de continuer ce mariage sans solution. Avec le recul, j’aurais aimé pouvoir t’annoncer ma décision avec moins de brutalité, plus d’humanité. Oui, mais voilà, dans les conditions qui étaient les nôtres, je ne pouvais pas avoir ce recul. Avec le recul, peut-être qu’il y a aussi des actes que tu préférerais ne pas avoir commis quand tu étais sous l’emprise de l’angoisse. Peut-être… Enfin, je voulais juste que tu saches que cet anniversaire, aussi lumineux soit-il, n’occulte pas complètement le goût des larmes.

Je sais qu’il y a un an, tu m’as souvent rappelé que tu étais la victime de cette décision malheureuse. Je ne peux pas le nier. Comme je l’ai été pendant nos années de mariage d’une situation que je n’avais pas choisie non plus. Aucun de nous n’a voulu rendre l’autre malheureux. Je ne cherche plus de coupable. La seule chose qui m’intéresse, qui m’a toujours intéressée, et qui pourrait même me définir : c’est comprendre. Il m’a fallu un an pour comprendre suffisamment de choses pour pouvoir te parler à nouveau sans colère et sans peur.

Voilà, c’était ma façon en cet anniversaire, de mesurer le chemin parcouru, au cours de cette année qui en a duré 10, tellement j’y ai vécu. Tellement tu y as vécu de choses, toi aussi, de ton côté. Je te souhaite de belles années, un nouveau chemin de vie à la mesure de tout ce que tu as appris de cette aventure.

Et surtout, je nous souhaite à tous les deux de réussir à poursuivre notre mission de parent en co-responsabilité. Ce sera notre dernier défi commun.

4 Commentaires

Laisser un commentaire
  1. vireloup / fév 21 2012 18:26

    Un an ! Tu as bien tenu le coup et tu sembles épanouie, tu n’as rien à regretter, je crois. J’aime beaucoup la franchise de ce post, sa vitalité.

    • karleyn / fév 21 2012 18:36

      Oui, un an… Et déjà, en toile de fond, un travail commencé des années auparavant, un travail de fourmi, jour après jour !
      C’est un peu comme quand on prépare sa maison pour recevoir un invité. C’est à la fois minutieux, (fastidieux parfois), et en même temps enthousiasmant, plein de promesses. Je me suis préparée à m’inviter moi. Ma maison intérieure sera bientôt prête pour que je m’accueille moi-même !

  2. Constantinople / mar 5 2012 09:16

    Un grand câlin et beaucoup d’admiration pour toi :-)
    J’ai hâte de te revoir !
    Bisou

    • karleyn / mar 5 2012 10:22

      Merci Choupinette ! Vous avez eu une grande place, mes amis, dans mon parcours d’une année ! J’ai hâte de te voir aussi !

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Twitter picture

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Suivre

Get every new post delivered to your Inbox.